Nematis : le reboot incroyable d’une entreprise au bord du gouffre

Nematis Perpignan - Time To Gemba

Quand tout semblait perdu

À Toulouges, près de Perpignan, Nematis vient de vivre deux ans de croissance qui feraient rêver n’importe quel dirigeant. En 2021, l’agence de performance digitale compte 8 à 9 collaborateur·rices pour environ 400 000 € de chiffre d’affaires. Deux ans plus tard, elle est passée à 50 collaborateur·rices et 4 millions d’euros. Sur le papier, une réussite. Sur le terrain, une toute autre histoire.

Adrien Mompeat, qui reprend progressivement la direction de l’entreprise, le raconte sans détour : on n’arrive pas à passer à l’échelle sans dégrader la qualité. Les délais se rallongent, les équipes s’épuisent. La croissance n’a pas créé les problèmes de Nematis, elle les a révélés : les bases posées lors du rachat, la présence terrain des dirigeants, le dialogue entre les services, rien de tout ça n’avait suivi le rythme de l’hyper-croissance. Résultat, des silos se créent, et l’entreprise commence à s’effriter de l’intérieur.

Le vrai problème : une croissance qui vide la trésorerie

Sur le terrain, les symptômes sont clairs :

  • Des délais qui explosent : entre 6 mois et 1 an pour livrer un site internet ou lancer une campagne Google Ads
  • Un stock de projets en attente : jusqu’à une soixantaine de sites à produire en même temps
  • 875 000 € de trésorerie coincés dehors, soit la moitié du chiffre d’affaires de l’année, immobilisée dans des livrables non terminés
  • 15 jours d’avance de cash, pas plus. Tous les 15 jours, l’équipe dirigeante ne sait pas si l’entreprise va tenir le mois suivant

Le réflexe naturel aurait été de foncer sur le commercial pour faire rentrer plus de contrats. Adrien identifie une autre cause : ce n’était pas un manque de commandes, c’était un stock de retard. Le vrai sujet n’était pas de vendre plus, mais de livrer ce qui était déjà vendu.

Le déclic : aller sur le terrain plutôt que fuir le problème

Une première alerte survient quand les équipes, en tension dans les locaux de Perpignan, n’arrivent plus à livrer sans que rien ne bouge. C’est à ce moment qu’Adrien tombe sur un podcast de JVWEB, qui parle de la pratique Lean. Premier contact : six mois d’inertie, l’entreprise n’arrive pas à se l’appliquer.

C’est le départ progressif des collaborateur·rices qui déclenche vraiment le mouvement. Adrien, qui vivait alors aux États-Unis, rentre et décide d’agir. Le 26 juillet 2023, Nematis commence sa pratique Lean. Pas avec un plan en dix points, mais avec une décision simple : aller sur le Gemba, le terrain, voir ce qui s’y passe réellement, et commencer avec les quelques collaborateur·rices qui ont encore l’envie plutôt que d’imposer une méthode à tout le monde d’un coup.

4 leviers concrets qui ont tout changé, poste par poste

Antoine : casser l’idée reçue qui coûtait le plus cher

Antoine, développeur chez Nematis depuis 2004, portait une idée fausse répandue : faire de la qualité prend du temps. Un jour, Régis Medina lui retourne le raisonnement : si tu fais bien du premier coup, tu ne retouches pas ta pièce, donc tu vas plus vite. Deuxième idée fausse abandonnée : Nematis attendait d’avoir fini un projet pour prévenir le client et fixer une date de livraison, ce qui autorisait tous les retards. La bascule a consisté à poser la date de livraison dès le brief, avant même de démarrer, avec chaque projet découpé en sous-pièces suivies sur un kanban.

En un an, la production est passée de 3 sites livrés en janvier 2023 à 30 sites livrés en janvier 2024, avec une équipe quasiment identique.

Kenny : l’IA comme soutien terrain, pas comme solution magique

Kenny, développeur full stack passé de la production à la maintenance et à l’innovation, a réduit le flux de tickets support en automatisant le tri des demandes à faible valeur, puis en distinguant les tickets de réparation, traités chaque matin en cherchant la cause racine pour qu’ils ne reviennent plus, des tickets d’évolution, suivis avec les équipes commerciales.

Il a aussi développé un outil interne qui analyse les données des sites clients et génère automatiquement des rapports de suivi, pour anticiper les problèmes avant que le client ne les remonte lui-même.

Jessy : le Gemba RH, sortir du bureau pour développer les gens

Jessy, en charge des ressources humaines, a changé sa manière de travailler du tout au tout. Avant, la fonction RH se limitait à un entretien individuel annuel entre manager et collaborateur. Le changement a commencé par une question qu’elle s’est posée elle-même : que peut-elle apporter, elle qui n’est pas technicienne, en allant s’asseoir sur le terrain, dans les agences, en production, en maintenance ?

C’est ce travail d’observation qui a permis de repérer qu’Antoine, alors développeur, avait le profil pour devenir responsable de production au moment précis où l’entreprise en avait besoin.

Élodie : rendre visible la qualité pour absorber le volume

Élodie gère aujourd’hui le portefeuille Google My Business de Nematis, près de 300 fiches clients, soit deux fois la moyenne du marché sur ce type de poste. Arrivée il y a six mois sans aucune formation digitale, elle s’est appuyée sur un onboarding outillé et un système de management visuel qui rend chaque fiche traçable : à chaque suivi trimestriel, elle s’auto-évalue sur une échelle de 1 à 10, et les fiches les plus fragiles remontent dans un bac rouge visible par toute l’équipe.

Ce système permet d’absorber un volume élevé sans dégrader la qualité, en rendant l’invisible visible plutôt qu’en comptant sur la seule vigilance individuelle.

Les résultats, un an après

  • Temps de production divisé par 10 : des sites livrés en 15 jours en moyenne, avec des records à 24 heures
  • Qualité multipliée par deux
  • Productivité multipliée par deux
  • Rétention des équipes : malgré la croissance, une large partie des collaborateur·rices présent·es aujourd’hui le sont depuis 7, 10, 15, voire 20 ans

La boussole TPS : ce qui rend la transformation durable

Ce qui frappe dans le témoignage d’Adrien, ce n’est pas la liste des outils mis en place. C’est la façon dont le Toyota Production System sert de boussole à chaque décision, en obligeant à regarder l’impact d’un choix sur l’ensemble de l’entreprise avant de le prendre. Cette pratique a dépassé les murs de Nematis : l’agence l’applique désormais chez ses propres clients, dont Melvin, dirigeant d’Ambiance Énergie à Perpignan, accompagné depuis 4 à 5 mois et qui a lui-même commencé à déployer du management visuel dans son entreprise, inspiré par ce qu’il a observé chez Nematis.

Pour les deux prochaines années, l’objectif affiché par Adrien et ses associé·es est de doubler la croissance et le volume d’innovation, avec un projet plus ambitieux encore : monter une école interne pour former en continu les futur·es collaborateur·rices. Sur la question de l’IA et de l’avenir du métier de développeur, la position d’Adrien est claire : l’outil ne retire rien à celles et ceux qui savent réfléchir et garder leur savoir-faire. Il amplifie l’écart entre qui maîtrise son métier et qui ne fait que suivre. La valeur, elle, reste toujours du côté de la personne qui tient l’outil.

Nematis aurait pu mourir de sa propre croissance. Au lieu de colmater les brèches une par une, l’entreprise a choisi de comprendre : mieux comprendre ses clients, ses outils, ses collaborateur·rices, et elle-même. Le Lean, ici, n’a pas été une méthode qu’on applique une fois. C’est une posture qui continue de guider chaque décision, sur le terrain, au plus près des gens.

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